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Laurent COCAULT

Retour vers le futur

Ceux qui suivent ce blog savent que je participe chaque année au concours de nouvelles organisé par la mairie de Fonbeauzar. Cette année n'a pas fait exception et même s'il n'y aura pas, pour des raisons sanitaires, de remise des récompenses, le jury n'en a pas moins pris le temps de délibérer et de décider que ma prose ne méritait pas de figurer dans le classement de tête. Je dois reconnaître que j'ai choisi cette année un style de nouvelle, probablement inédit, qui reste difficile d'accès pour les non informaticiens. Mais sachant que le lectorat de ce blog est composé que quelques informaticiens, j'espère que l'intrigue sera ici mieux appréciée.

Retour vers le futur

Comme chaque matin, Vincent passe le télépéage à 7h45. Alors que sa 206 grise ralentit à l’approche du portique, il pressent que ce matin ne sera pas comme les autres. Fixant la barrière immobile, Vincent appuie énergiquement sur le frein. Le véhicule s’immobilise à moins d’un mètre de l’obstacle après un bref crissement de pneus sur l’asphalte. Vincent fixe la barrière de longues secondes, attendant qu’elle se lève, retardant le moment où il devra se résoudre à ne pas la voir lui dégager le passage. Cette attente interminable se conclut par un inéluctable abandon : « Hé merde ! Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? »

L’automobiliste contrarié recule son véhicule de quelques centimètres pour se placer à la hauteur du bouton d’appel d’urgence. L’énergie qu’il met à presser le bouton traduit le stress et la colère qui le gagnent. Mais en dehors du bruit métallique du bouton heurtant sa butée, aucun son ne sort de la borne d’appel. Vincent réitère plus énergiquement encore, ponctuant sa nouvelle tentative d’un « Hé, y a quelqu’un au bout du fil ? » Le mutisme de l’appareil défie la patience de Vincent qui lance contre le bouton une salve de coups rapprochés. Prenant une profonde inspiration, retrouvant son calme, l’automobiliste lance un regard résigné à l’exutoire de sa frustration. Brusquement conscient de bloquer le péage, il jette un coup d’œil inquiet dans son rétroviseur central, redoutant d’être bloqué par un véhicule le suivant. C’est avec un certain soulagement qu’il constate que le péage de Gannat est aussi désert que les voies de l’A71 sur laquelle il circulait quelques minutes auparavant. Rien d’étonnant à cela en ce jour de l’an 2020. Passant rapidement sa marche arrière, Vincent fait reculer la 206 d’une dizaine de mètres avant de s’avancer pour la stationner à l’entrée de la voie de service située sur la droite du péage.

Après avoir coupé le moteur, le jeune homme sort son téléphone portable et compose le numéro de son responsable hiérarchique. La tonalité résonne dans son oreille pendant qu’il prononce à voix basse une incantation qu’il sait vouée à l’échec. « Réponds… Réponds ! » A l’heure qu’il est, le gérant de la « Croissanterie » de l’aire d’autoroute des « Volcans d’Auvergne » doit être dans les bras de Morphée, ou la tête penchée au-dessus de la cuvette des toilettes. Quoi qu’il en soit, le téléphone sonne dans le vide et l’insistance de Vincent traduit seulement son incapacité à trouver une autre solution pour passer cette barrière de péage et rentrer chez lui. Il était inutile d’espérer contacter Fred qui avait pris la relève à la Croissanterie vingt minutes plus tôt. Les directives du patron étaient claires : portable éteint pendant le service. Et même si Fred devait s’ennuyer comme un rat mort derrière le comptoir d’un commerce vide, il le savait assez discipliné pour ne pas allumer son téléphone.

« Pourquoi fallait-il que ça arrive au petit matin du premier de l’an ? L’année commence bien » Les yeux rivés sur le badge de télépéage qui avait bien choisi son moment pour faire des siennes, Vincent évalue les options. Retourner à pieds jusqu’à la Croissanterie ? Il lui faudrait une bonne heure de marche et cela ne servirait pas à grand-chose si ce n’est à partager son désarroi avec son collègue. Attendre qu’une voiture arrive et s’engouffrer derrière elle ? Mais le péage restait désert. Forcer la barrière ? Et pourquoi pas faire demi-tour sur l’autoroute tant qu’il y était. Alors que les idées les plus insolites assaillent son esprit vagabond, Vincent balaye du doigt l’écran de son téléphone, faisant défiler la liste de ses contacts. Soudain, son index se fige, bloquant le défilement sur un nom : Isidore. Son cousin était certainement la seule personne de son carnet d’adresse à être débout à cette heure, en ce premier jour de l’année.
-    Allo ?
-    Salut Isidore, c’est ton cousin Vincent.
-    Bonne année Vincent !
-    Heu, oui, effectivement, bonne année !
-    Tiens, ce n’est visiblement pas pour me souhaiter la bonne année que tu m’appelles.
-    Désolé, je suis effectivement en galère. Je suis bloqué au péage de Gannat ; la barrière du télépéage refuse de s’ouvrir.
-    Je suis bien loin de là ; si tu veux que je vienne te chercher, tu devras patienter quelques heures. Tu n’as pas de quoi payer ton passage ?
-    Je n’ai pas besoin de payer ; mon employeur m’a donné un badge de télépéage.
-    Ah, tu as pensé au bouton d’appel ?
-    Oui, mais personne ne répond.
-    Surprenant. Qu’est-ce qu’indique l’écran LCD de la borne quand tu avances ton véhicule ?
-    Je t’avoue que je n’y ai pas prêté attention.
-    Tu peux vérifier ?

Constatant qu’aucun autre véhicule ne s’était présenté au péage depuis qu’il y était arrivé, Vincent redémarre sa Peugeot et effectue une manœuvre pour se présenter à nouveau devant la barrière du télépéage. Sans surprise, la barrière reste baissée et met fin au faible espoir que le conducteur désemparé avait ridiculement nourri le temps de sa courte manœuvre. Se penchant par la fenêtre ouverte de son véhicule, le téléphone collé au visage, Vincent lit à haute voix :
-    « Abonnement invalide ».
-    Ah, je crois que ton patron n’a pas payé son abonnement pour l’année 2020. Annonça Isidore avec une pointe d’espièglerie dans la voix.
-    Non ? reprit Vincent incrédule. Tu crois que c’est ça ?
-    C’est une possibilité à ne pas écarter. Mais il peut y avoir d’autres raisons. Est-ce que le modèle de l’appareil est inscrit quelque part ?
-    Heu, oui. Je crois que oui. TeleMak CMM 88 RFI ?
-    Très bien, laisse-moi deux minutes.

Deux minutes, cela va sembler bien long, se dit Vincent. Sentant la morsure de l’hiver, particulièrement saisissante sur les routes de l’Allier en cette saison, il remonte la vitre de sa 206, les yeux sur son rétroviseur central, redoutant et espérant à la fois qu’un autre véhicule se présente au péage. Après quelques minutes, la voix d’Isidore sort son cousin de sa rêverie.
-    Vincent ?
-    Oui Isidore, je suis toujours là.
-    La borne à laquelle tu as affaire est la version actualisée d’une ancienne borne qui a été déployée sur les réseaux européens à la fin des années 80.
-    Heu, je ne suis pas certain que connaître l’historique de la borne va m’aider à franchir le péage.
-    Ça devrait néanmoins nous permettre de comprendre ce qui se passe. Peux-tu me dire ce qu’affiche l’écran LCD de la borne désormais ?
-    Il affiche la date.
-    Tu peux me la lire ?
-    Bien sûr, on est le 1er Janvier…

Incrédule, Vincent penche son buste en avant vers l’écran. Oubliant qu’il a refermé sa fenêtre cinq minutes plus tôt, le haut de son crâne frappe le verre sécurit.
-    1988 ?
-    Tu roules toujours en 206 ? Tu n’aurais pas acheté une DeLorean récemment ?
-    Comment…
-    Il s’agit simplement d’un problème de dépassement de capacité sur la date de la borne.
-    Et en français, ça donne quoi ?
-    A la fin des années 80, les capacités de stockage des microcontrôleurs étaient encore très limitées et toute économie de représentation des données était la bienvenue. Tu te souviens peut-être du bug de l’an 2000 ? Les dates stockaient l’année avec deux digits en faisant l’hypothèse que l’année se situait entre 1900 et 2000. Ici, on n’est pas très loin. En faisant le choix de stocker chaque date sur deux octets, il a dû se contenter de cinq bits pour représenter la date. Avec ces cinq bits, l’année peut prendre des valeurs entre 0 et 31. Comme les premiers modèles de cette borne ont été mises en service en 1988, la borne fait l’hypothèse que l’année correspond à la somme de 1988 et d’une valeur comprise entre 0 et 31. Le problème c’est que, lorsque tu arrives en 2020, il te faudrait pouvoir donner à la date interne la valeur de 32. Malheureusement, le dépassement de la valeur limite de 31 conduit la borne à représenter la date courante avec une année nulle. La borne se croit ainsi revenue en 1988. Et ton abonnement est très certainement postérieure à cette date. La borne en conclut que l’abonnement est invalide, ou plutôt qu’il n’est pas encore valide.
-    Je comprends. Mais comment je reviens en 2020 ?
-    Inutile de revenir en 2020 pour franchir le péage. Tu es bien placé pour savoir que l’aire des « Volcans d’Auvergne » est accessible depuis les deux sens de circulation. Le système doit donc être conçu pour permettre à un véhicule de sortir par la même gare de péage que par celle par laquelle il est entré. Donc, sors de ta 206, va prendre un ticket sur les bornes de gauche, reviens à ton véhicule et paie le plein tarif.

Sans raccrocher son téléphone, Vincent s’exécute, sortant de son véhicule et passant prudemment de l’autre côté de la rambarde centrale de sécurité pour gagner les bornes distribuant les tickets. Après avoir appuyé sur le bouton forçant l’impression du ticket, Vincent regagne à la hâte son véhicule. Ce n’est qu’une fois assis dans le siège conducteur de sa 206 qu’il regarde le ticket délivré. Ce dernier présente également la date du 1er janvier 1988. Vincent insère le ticket dans la borne, puis sa carte bleue. Trois longues secondes s’écoulent avant que la carte ne ressorte et que la barrière s’ouvre. Un large sourire illumine le visage de Vincent qui s’écrie au téléphone :
-    C’est ouvert ! Je peux passer.
-    Alors rentre chez toi, j’imagine que la nuit a déjà été assez longue pour toi. Et bonne année 2020 !

Retour vers le futur
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